Pourquoi l’opinion populaire sur les animaux vivant à l’état sauvage est erronée

2 Apr 2019
Animals rarely survive in the wild

Depuis quelques années, la sollicitude à l’égard des animaux sauvages ne cesse d’augmenter, et ce, probablement grâce à des médias visuels percutants tels que la photographie de la faune, les vidéos en ligne et les documentaires. Les gens s’intéressent de plus en plus aux moyens de réduire les préjudices causés aux animaux, que ceux-ci soient d’origine humaine ou naturelle.

Malgré cela, nombreux sont ceux qui ont encore une vision optimiste et irréaliste selon laquelle les animaux vivant à l’état sauvage mèneraient une vie agréable où le bonheur l’emporterait sur la souffrance. L’une des principales explications est que la plupart des gens ont une vision erronée des animaux sauvages et de leurs populations relatives. Lorsqu’on leur demande d’imaginer un animal vivant à l’état sauvage, les gens pensent en général à de grands animaux exotiques (principalement des mammifères, parfois des oiseaux), qui ne sont pas du tout représentatifs des animaux sauvages.

Une vision absolument pas représentative des animaux

Des images chargées d’émotion et des récits captivants impliquant des animaux sauvages contribuent à créer et à renforcer cette vision déformée des populations animales vivant dans la nature. Il y a quelque temps, National Geographic1, une revue généralement considérée comme faisant autorité dans ses représentations du monde naturel, a mené une étude sur les animaux figurant sur ses couvertures au cours des 55 dernières années. Sur 665 couvertures illustrées, 153 présentent des animaux. Ce qui est intéressant ici, c’est de savoir quels animaux ont été mis en vedette. En faisant ces choix de couverture, l’intention du magazine était de représenter les animaux sur lesquels portaient les articles du numéro, ou ceux qui symbolisaient les histoires que la rédaction souhaitait raconter. L’objectif n’était pas de refléter de manière proportionnelle les populations relatives des animaux sauvages. Cependant, les animaux choisis pour représenter la nature ont tendance à être considérés comme représentatifs de la nature.

Le graphique ci-dessous, produit par National Geographic, illustre ces résultats :

Animals in nature

Pour voir dans quelle mesure les animaux représentés dans ce graphique diffèrent de la répartition réelle des animaux vivant sur terre, observez les estimations ci-dessous du nombre total d’animaux par types dans la nature2:

– Oiseaux : entre 6 x 1010 et 4 x 1011

– Mammifères : entre 1011 et 1012

– Reptiles : entre 1012 et 1013

– Amphibiens : entre 1012 et 1013

– Poissons : plus de 1013

– Insectes : entre 1018 et 1019

– Autres arthropodes : entre 1018 et 1021

– Autres invertébrés : plus de 1022

Le graphique du magazine indique que seulement 9 couvertures ont été consacrées aux invertébrés (7 insectes et 2 mollusques), soit 5,88 % du total, malgré le fait que les invertébrés représentent plus de 99,999 999 % de tous les animaux dans la nature.

La façon dont les animaux sont regroupés dans le graphique est également parlante. Dans son rapport, National Geographic proclame que « les oiseaux remportent la loterie des couvertures ». Mais c’est uniquement dû au fait que, à l’exception d’une seule espèce, tous les oiseaux sont regroupés dans la même catégorie, tandis que les mammifères, qui apparaissent sur 92 couvertures, sont répartis en différents groupes (grands singes, ours, éléphants, lions, tigres, etc.).

Les mammifères représentent plus de 60 % des animaux en vedette, bien qu’ils représentent moins de 0,000 000 1 % des animaux qui existent sur la planète. Les oiseaux apparaissent sur près de 20 % des couvertures de National Geographic, alors qu’ils représentent moins de 0,000 000 01 % des animaux vivant à l’état sauvage.

Même en ne prenant en compte que les vertébrés, les nombres réels d’animaux ne seraient pas pour autant bien représentés. Parmi les 144 vertébrés présentés, seuls 4 d’entre eux sont des reptiles, 3 des amphibiens et 13 des poissons, alors que les animaux ainsi classés seraient dix fois plus nombreux que les mammifères et plus de vingt fois plus nombreux que les oiseaux.

Le graphique isole les pingouins comme s’ils n’étaient pas des oiseaux, et les requins comme s’ils n’étaient pas des poissons. C’est très probablement dû au fait que ces animaux intéressent le public, même s’ils sont des minorités et ne constituent pas des catégories distinctes. Différentes espèces de félins sont également présentées séparément, tandis que les insectes sont tous regroupés. Pourtant, s’il existe environ 40 espèces félines, on estime à plusieurs millions le nombre d’espèces d’insectes.3

Même si l’intention du magazine était de faire figurer en couverture les animaux représentatifs de ses articles et pas nécessairement de la nature en tant que telle, le choix des sujets et des animaux représentés dans le magazine contribue à une vision déformée des animaux sauvages et de leurs vies.

Pourquoi connaître le nombre relatif de chaque type d’animaux sauvages est crucial pour comprendre les quantités relatives de souffrance et de bonheur dans la nature

L’ampleur de la souffrance dans la nature dépend des différents taux de survie des animaux qui y vivent. National Geographic a tendance à mettre en avant les animaux les plus emblématiques sans donner la priorité à des sujets traitant d’animaux moins populaires.

Cependant, parce qu’ils ont de larges portées ou pondent un grand nombre d’œufs, ces animaux moins populaires font partie les taux de survie parmi les plus bas. Cette stratégie de reproduction, traditionnellement connue sous le nom de « stratégie r », est suivie par presque tous les animaux4. Les rats, par exemple, donnent naissance à des centaines de petits au cours de leur vie ; les grenouilles peuvent pondre des milliers d’œufs et les poissons, des millions. Mais, en moyenne, un seul animal par parent survit. Les autres meurent, souvent de façon douloureuse (par exemple de faim ou tués par d’autres animaux) et alors qu’ils sont déjà pleinement sentients. Cela signifie que la grande majorité des animaux qui voient le jour vivent une existence très courte au cours de laquelle ils n’ont que peu d’expériences qui ne soient pas douloureuses. Dans bien des cas, ils meurent si peu de temps après leur naissance que l’agonie imprègne la totalité de leur expérience vécue.

Seul un nombre relativement restreint d’animaux sauvages (essentiellement des mammifères et des oiseaux) produisent un seul petit à la fois et s’investissent dans ses soins, augmentant considérablement ses chances de survie. On parlait alors traditionnellement de stratégie.5 D’autres animaux suivent une stratégie de reproduction mixte, ayant plusieurs descendants dont ils s’occupent. Cependant, comme nous l’avons vu, la plupart des animaux sauvages sont des invertébrés, dont la plupart ont un nombre considérable de descendants et, par conséquent, des chances infimes de survie. Même les poissons, qui représentent la majorité des vertébrés, ont un grand nombre de petits. Il en va de même pour les rongeurs, qui représentent la majorité des mammifères.

Cela ne signifie pas que seuls les jeunes animaux souffrent dans la nature. Les animaux adultes souffrent également pour bien des raisons, telles que des conditions climatiques extrêmes, des maladies, la faim et la soif, ainsi que des accidents et des blessures. Cependant, la raison principale pour laquelle la souffrance dépasse largement le bonheur dans la nature reste la faible proportion d’animaux qui survivent, ce qui est dû à la stratégie de reproduction suivie par la plupart des animaux. Plus de 99,999 999 999 % des animaux appartiennent à des espèces qui se reproduisent en grand nombre, c’est-à-dire celles qui suivent ce que l’on appelle traditionnellement la stratégie r/. Par conséquent, la plupart des animaux meurent peu de temps après leur naissance, souvent de façon douloureuse.

A contrario, la liste de National Geographic comporte 63 mammifères et 2 oiseaux classifiés traditionnellement comme relevant de la stratégie K, 29 mammifères suivant une stratégie de reproduction mixte, et 30 autres oiseaux avec des stratégies de reproduction non spécifiées. Enfin, 4 reptiles, 3 amphibiens, 13 poissons, 7 insectes et 2 mollusques, qui donnent tous des couvées considérables, complètent la sélection.

Pourquoi est-ce un problème? Une vision déformée des populations d’animaux vivant à l’état sauvage se manifeste par un manque d’intérêt pour les dommages qu’ils subissent et pour la recherche de moyens de leur venir en aide. Cette vision inexacte cause du tord aux animaux, car elle contribue à cette idée fausse selon laquelle les animaux vivant à l’état sauvage mènent le plus souvent une vie agréable.

Ce point de vue du public est renforcé et perpétué lorsque les animaux mis en avant par des magazines scientifiques populaires comme National Geographic ne reflètent pas les animaux les plus communs. Vous pouvez aider en vous renseignant et en renseignant les autres sur les populations réelles d’animaux sauvages et sur les situations auxquelles ils sont confrontés. Si vous travaillez pour ou interagissez avec des magazines scientifiques ou avec les médias, ou si vous pouvez écrire aux rédacteurs en chef, encouragez-les à donner plus de visibilité à la majorité ignorée des animaux et à expliquer que la nature n’a pour eux rien d’un paradis.


Notes

1 Newman, C. (2014) “Graphic: What animals appear most on National Geographic’s covers?”, National Geographic, December 31 [consulté le 6 février 2019].

2 National Museum of Natural History & Smithsonian Institution (ca. 2008) “Numbers of insects (species and individuals)”, Encyclopedia Smithsonian [consulté le 6 février 2019]. Tomasik, B. (2009) “How many wild animals are there?”, Essays on Reducing Suffering [consulté le 6 février 2019]. Tomasik, B. (2012) “One trillion fish”, Essays on Reducing Suffering [consulté le 6 février 2019].

3 Gaston, K. J. (1991) “The magnitude of global insect species richness”, Conservation Biology, 5, pp. 183-196. Chapman, A. D. (2009) Numbers of living species in Australia and the World, 2nd ed., Toowoomba: Australian Biodiversity Information Services [consulté le 6 février 2019]. Hamilton, A. J.; Basset, Y.; Benke, K. K.; Grimbacher, P. S.; Miller, S. E.; Novotný, V.; Allan Samuelson, G. A.; Stork, N. E.; Weiblen, G. D. & Yen, J. D. L. (2010) “Quantifying uncertainty in estimation of tropical arthropod species richness”, The American Naturalist, 176, pp. 90-95. Mora, C.; Tittensor, D. P.; Adlf, S.; Simpson, A. G. & Worm, B. (2011) “How many species are there on Earth and in the ocean?”, PLoS biology, 9, e1001127 [consulté le 6 février 2019].

4 Gould, S. J. (1982) “Nonmoral nature”, Natural History, 91, pp. 19-26. Sagoff, M. (1984) “Animal liberation and environmental ethics: Bad marriage, quick divorce”, Osgoode Hall Law Journal, 22, pp. 297-307 [consulté le 6 février 2019]. Ng, Y.-K. (1995) “Towards welfare biology: Evolutionary economics of animal consciousness and suffering”, Biology and Philosophy, 10, pp. 255-285. Clarke, M. & Ng, Y.-K. (2006) “Population dynamics and animal welfare: Issues raised by the culling of kangaroos in Puckapunyal”, Social Choice and Welfare, 27, pp. 407-422. Horta, O. (2010) “Debunking the idyllic view of natural processes: Population dynamics and suffering in the wild”, Télos, 17 (1), pp. 73-88 [consulté le 6 février 2019]; (2015) “The problem of evil in nature: Evolutionary bases of the prevalence of disvalue”, Relations: Beyond Anthropocentrism, 3, pp. 17-32 [consulté le 6 février 2019].

5 La raison pour laquelle ces termes ne sont plus utilisés est qu’ils l’étaient généralement pour désigner non seulement le fait que certains organismes vivants se reproduisent en ayant un grand ou un petit nombre de descendants, mais aussi d’autres caractéristiques de leur cycle biologique, telles que l’âge auquel ils se reproduisent, la durée de leur vie, etc. Il a part la suite été découvert que certaines de ces caractéristiques étaient inexactes. Voir à ce sujet Pianka, E. R. (1970) “On r– and K-selection”, The American Naturalist, 104, pp. 592-597; Pianka, E. R. (1972) “r and K selection or b and d selection?”, The American Naturalist, 106, pp. 581-588 [consulté le 6 février 2019]; Parry, G. D. (1981) “The meanings of r- and K- selection”, Oecologia, 48, pp. 260-264 [consulté le 6 février 2019]; Boyce, M. S. (1984) “Restitution of r- and K–selection as a model of density-dependent natural selection”, Annual Review of Ecology and Systematics, 15, pp. 427-447 [consulté le 15 février 2014]; Stearns, S. C. (1992) The evolution of life histories, Oxford: Oxford University Press. See also: Reznick, D.; Bryant, M. J. & Bashey, F. (2002) “r-and K-selection revisited: The role of population regulation in life-history evolution,” Ecology, 83, pp. 1509-1520.