Les animaux sauvages peuvent-ils être blessés de la même façon que les animaux domestiques et les humains ?

Beaucoup de gens ont une vision romantique des animaux sauvages. Ils pensent que les animaux sauvages sont comme des guerriers spartiates qui ne ressentent pas la douleur, ou du moins, ne la ressentent pas autant que les humains et les animaux domestiqués. C’est tout simplement faux. Toutes les raisons de croire que les humains sont conscients s’appliquent aussi aux animaux. Cela se produit pour les animaux sauvages tout comme pour les animaux domestiqués.

 

Les animaux à l’état sauvage souffrent tout comme les animaux domestiqués

Les animaux sauvages ont des systèmes nerveux qui ne sont pas très différents des nôtres. En fait, bon nombre de ces animaux sont très semblables, ou exactement identiques, à des animaux habituellement considérés comme conscients par les humains. Pensez aux loups et aux chiens, aux chats sauvages et aux chats domestiqués, aux oiseaux sauvages et aux poulets, aux sangliers et aux porcs. Il semble difficile de croire que seuls certains d’entre eux puissent être sensibles ou souffrir moins que les autres.

Certaines personnes peuvent penser que la menace incessante de se blesser, d’avoir faim, de souffrir et d’avoir peur, pèse sur la vie des animaux sauvages et les rend plus insensibles à cela, cependant rien ne prouve cela. Les animaux sauvages souffrent tout comme nous, ou les animaux domestiqués, nous pouvons souffrir dans de telles situations. Le fait que de telles situations difficiles soient constantes et familières aux animaux sauvages ne signifie pas qu’ils n’en souffrent pas. Cela signifie simplement que leur vie peut être très pénible, tant physiquement que psychologiquement. Ils endurent cela non pas parce que c’est facile pour eux, mais parce qu’ils n’ont pas le choix.

Les animaux non-humains vivant dans la nature doivent être constamment conscients de tous les risques possibles pour leur survie, ce qui rend leur courte vie profondément stressante. Les animaux sociables doivent également faire face à la tristesse et au chagrin associés au mal et à la menace de mal sur les membres de leur famille. Bien que tous les animaux sauvages n’éprouvent pas de telles souffrances psychologiques, vivre dans la nature les rend vulnérables à la souffrance physique qui, à elle seule, peut être terrible.[1]

En plus des méfaits de la douleur physique et de la souffrance psychologique, les animaux non-humains qui survivent à l’enfance meurent encore souvent à un très jeune âge à cause de blessures, de maladies, de la faim ou de la prédation. La mort est aussi une menace, car elle prive un être vivant d’expériences d’une vie future qu’il aurait pu avoir.

Tous ces points nous amènent à la conclusion que nous devons considérer les similitudes de la souffrance entre tous les types d’animaux dans nos décisions morales. L’affirmation selon laquelle les animaux sauvages ne peuvent pas être blessés avec la même intensité que les humains et les animaux domestiqués le sont, est fausse et terriblement trompeuse.

Vivre à l’état sauvage ne signifie pas vivre bien

 

Liberté

On suppose parfois que les animaux sauvages mènent une grande vie simplement parce qu’ils sont libres, comme si la liberté entraînait automatiquement une belle vie. Ce n’est pas nécessairement vrai.

Les penseurs de la liberté soulignent souvent que la liberté ne signifie pas simplement qu’un être vivant ne soit pas forcé de faire quelque chose. Les êtres vivants doivent être capables de faire ce qu’ils veulent faire ou ce qui serait bon pour eux. La plupart des animaux non-humains n’ont pas ce niveau de liberté.

Prenons le cas d’un jeune enfant pauvre qui, au lieu de jouer et d’aller à l’école, doit travailler dans des conditions terribles pour un salaire misérable afin de ne pas mourir de faim. Ces enfants ne sont peut-être pas des esclaves et peuvent avoir le choix de ne pas travailler pour leur survie, mais nous ne pouvons pas vraiment prétendre qu’ils soient significativement libres. Ils ne peuvent pas vraiment choisir quoi faire sinon ils ne survivront pas, tout comme les animaux sauvages qui doivent subir des menaces de façons continue, et vivre des situations extrêmes dans lesquelles ils n’ont aucun choix. Cela ne peut pas être considéré comme de la liberté. On ne peut pas dire que les animaux qui meurent peu de temps après leur naissance vivent libres, parce qu’ils ont si peu de chance de vivre, et parce qu’ils n’ont presque aucune chance d’exercer leur liberté dans cette courte vie.[2] Pourtant, c’est le destin de la plupart des animaux qui naissent. Certains animaux pondent des centaines, des milliers, voire des millions d’œufs à la fois. Pour que les populations restent stables, la plupart de leurs petits mourront peu après leur naissance, victimes de la faim ou de la prédation.

La liberté n’est pas la seule chose qui compte sur le plan humain. Pour certains, être libre est une bonne chose puisque cela signifie que l’épanouissement personnel peut être atteint ou qu’une personne ne sera pas lésée par l’oppression. Mais l’important, en fin de compte, c’est que vos préférences ne soient pas contrecarrées et que vous ne souffriez pas parce que vous êtes opprimé. Être libre est une bonne chose parce que cela peut vous aider à y parvenir. Cependant, s’il n’y a aucun moyen de vivre une vie sans danger, être libre ne peut pas vous aider. Si votre liberté ne vous permet que de mourir dans la douleur, comme c’est souvent le cas pour les animaux sauvages, alors elle ne vous aidera pas beaucoup.[3]

 

Capacités et épanouissement de sa propre nature

On prétend parfois que vivre dans la nature permet aux animaux non-humains d’exprimer et de réaliser leur vraie nature, ou de développer leurs capacités, mais cela ne semble pas vraiment être le cas. Il faut être vivant pour vivre selon sa propre nature. La plupart des animaux qui naissent meurent peu après leur naissance. Mis à part le fait que leurs morts soient souvent terribles et douloureuses, si nous nous concentrons simplement sur le fait qu’ils peuvent développer leurs capacités et accomplir leur nature, il semble clair qu’ils ne le peuvent pas avec une vie si courte. A propose de nourrissons, par exemple, qui décèdent peu après leur naissance, nous ne pourrons pas dire qu’ils ont bénéficier de leur liberté pour développer leurs capacités ou pour se réaliser.

L’idée qu’il y a peu de choses que nous pouvons faire contre la nature et le fait que la plupart des animaux ne survivent pas après l’enfance ou bien que nous ne puissions pas nous préoccuper que de ceux qui survivent, peut être contrée. Alors nous pouvons nous demander si le simple fait que les individus expriment leur propre potentiel ou développent leurs capacités leur est vraiment bénéfique. Est-ce quelque chose de bon en soi, quelles qu’en soient les conséquences ? Ou bien la possession et la réalisation de ces capacités ne sont-elles pertinentes que dans la mesure où elles nous permettent de satisfaire nos désirs et d’avoir de bonnes expériences, plutôt que la frustration et la souffrance, dans notre vie ?

Contre un argument en faveur de l’exploitation animale

Il existe un point de vue spéciste selon lequel l’utilisation des animaux comme ressources par les humains est justifiable puisque les animaux non-humains se nuisent mutuellement dans la nature. Cet argument ne peut être accepté. Le fait qu’un individu (qu’il s’agisse d’un être humain ou d’un animal non-humain) cause du tort à autrui ne justifie pas que l’être humain puisse accroître le tort déjà existant. Nous n’essayons pas de justifier la violence humaine contre d’autres humains en soulignant l’existence déjà répandue de la guerre, du viol et du meurtre.

 

Est-ce la forme du préjudice qui importe, ou bien le préjudice lui-même ?

Lorsque nous pensons aux torts évitables, cela n’a pas beaucoup de sens de combattre seulement certains méfaits causés à certains animaux. Pourtant, c’est ce que font quelques personnes, même celles qui rejettent l’idée qu’il est acceptable de causer du tort à certains animaux parce que d’autres souffrent naturellement à l’état sauvage.

Des théoriciens écologistes soutiennent que la façon dont les humains perçoivent les animaux domestiqués devrait être différente de la façon dont nous percevons les animaux sauvages.[4] Cette opinion doit être rejetée pour des raisons morales parce que si tous les animaux ayant un système nerveux central peuvent ressentir la souffrance et la joie, ils doivent être respectés[5] peu importe où ils vivent.

En gros, la souffrance est la souffrance, et la privation du bonheur est la privation du bonheur, quel que soit l’être qui souffre. C’est la principale revendication antispécistes, et elle peut être appliquée non seulement lorsque nous considérons les intérêts des humains et des non-humains, mais aussi également lorsque nous considérons les intérêts entre différents animaux non-humains. S’opposer au spécisme signifie rejeter le fait de favoriser certains animaux non-humains par rapport à d’autres.

Lectures complémentaires

Bovenkerk, B.; Stafleu, F. Tramper, R.; Vorstenbosch, J. & Brom, F. W. A. (2003) “To act or not to act? Sheltering animals from the wild: A pluralistic account of a conflict between animal and environmental ethics”, Ethics, Place and Environment, 6, pp. 13-26.

Brown, J. (2006) “Comparative endocrinology of domestic and nondomestic felids”, Theriogenology, 66, pp. 25-36.

Clarke, M. & Ng, Y.-K. (2006) “Population dynamics and animal welfare: Issues raised by the culling of kangaroos in puckapunyal”, Social Choice and Welfare, 27, pp. 407-422.

Clement, G. (2003) “The ethic of care and the problem of wild animals”, Between the Species, 13 (3).

Cowen, T. (2003) “Policing nature”, Environmental Ethics, 25, pp. 169-182.

Darwin, C. (2018 [1860]) “Letter no. 2814”, Darwin Correspondence Project Darwin[accessed on 29 August 2018].

Dawkins, R. (1995) “God’s utility function”, Scientific American, 273, pp. 80-85.

Kirkwood, J. K. & Sainsbury, A. W. (1996) “Ethics of interventions for the welfare of free-living wild animals”, Animal Welfare, 5, pp. 235-243.

Ng, Y.-K. (1995) “Towards welfare biology: Evolutionary economics of animal consciousness and suffering”, Biology and Philosophy, 10, pp. 255-285.

Rolston III, H. (1992) “Disvalues in nature”, The Monist, 75, pp. 250-278.

Tomasik, B. (2009) “The predominance of wild-animal suffering over happiness: An open problem”, Essays on Reducing Suffering.

Notes

[1] Rachels, J. (2009) “Vegetarianism”, Philosopher James Rachels (1941-2003) [consulté le 17 décembre 2012].

[2] Voir en particulier l’essai de Isaiah Berlin : “Two concepts of liberty”, in Berlin, I. (1969) Four essays on liberty, London: Oxford University Press. See also: Gray, T. (1991) Freedom, London: Macmillan; Miller, D. (ed.), Liberty, Oxford: Oxford University Press.

[3] C’est différent de l’affirmation selon laquelle la liberté ne compte que lorsqu’il s’agit d’autonomie, ce que des théoriciens, comme Alasdair Cochrane, affirment que seuls certains animaux, mais pas d’autres, possèdent. Voir Cochrane, A. (2011) Animal rights without liberation, New York: Columbia University Press.

[4] Voir Callicott, J. B. (1989) In defense of the land ethic: Essays in environmental philosophy, Albany: State University of New York Press. Hargrove, E. C. (ed.) (1992) The animal rights/environmental ethics debate: The environmental perspective, Albany: State University of New York Press.

[5] Voir par exemple Bernstein, M. H. (1998) On moral considerability: An essay on who morally matters, Oxford: Oxford University Press.

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